Un vent d'automne souffle sur la place, laissant filer, à travers les rues des antiquaires, quelques poches plastiques qui finiront leurs courses dans les branches des arbres ou dans l'estomac de gentils dauphins.
L'horloge de la grand'place sonne. Il est 8 heures trente. Les assurés se pressent devant l'accueil-retraite de la caisse régionale d'assurance maladie.
Journée ordinaire de la protection sociale d'une ville de province.
Je verrai tout à l'heure ce survivant katangais, venu en France pour faire ses études, qui, de sa belle écriture stylisée, annotera tristement son relevé de carrière. Il me dira combien il a raté sa vie, qu'il a travaillé dans des restaurants russes qui ne le déclaraient pas et que c'est pour cette raison qu'il ne votera jamais communiste.
C'est un paramètre inédit pour la science politique et l'expression, pourtant, de ce que la mémoire humaine recelle de tragique ou de merveilleux.
Mémoire qui donne à l'homme sa profondeur et son humanité ou qui l'effiloche comme un vieux tissu.
Ici, dans ce bureau ordinaire, il est question de toutes ces mémoires ressurgies du fond des entrailles, des douleurs, des absences et des vides, à travers le résumé froid et méthodique d'un relevé de carrière.