Il est 23 heures. Je suis dans un train pour Paris. Train de nuit. Nous voilà tous réunis par hasard dans ce compartiment, réunis pour une même destination, l'espace d'une traversée. Je regarde ces visages qui dépassent des sièges. Je ne peux m'empêcher d'imaginer leurs vies et de m'interroger sur les motivations des uns et des autres. Nous allons partager l'espace de quelques heures une intimité que l'on offre généralement qu'aux plus proches.
Sur le côté, défilent des ombres noires et parfois quelques lumières dans la nuit. Autant de vies, autant de maisons, autant d'histoires d'amour, de haine, de trahison, de larmes. J'imagine derrière ces fenêtres une femme qui mange doucement sa soupe, un enfant qui répare un jouet en bois, un couple qui s'embrasse. Je vois mon image dans la vitre. J'ai des cernes sous les yeux et ça ne va pas s'arranger. Il est minuit et je n'ai pas sommeil. Comment dormir sur ce siège étroit alors que le jeune bidasse de devant vient de baisser au maximum son fauteuil et que l'un de mes pieds s'étouffe ?
L'homme à côté de moi vient de ranger son magazine pour enfiler son MP3. Il a des gestes lents et souples. Parfois, il me sourit. J'observe qu'il a un anneau d'homme marié. J'imagine sa femme qui se demande avec qui il va passer sa nuit, peut-être craint-elle que son mari voyage avec une jeune femme qu'il finira par aimer à la fin du voyage, à la suite d'une conversation fascinante comme l'on a lorsqu'on voyage et seulement quand on voyage. Ce genre de conversation où, par le prétexte d'un déplacement, on se livre à l'inconnu, on partage des sensations avec l'impression de vivre un moment exceptionnel qui fera date dans notre biographie.
Je songe parfois à m'inscrire dans mon histoire.